Comme chaque fin de mois, mon émission de radio a été diffusée sur les ondes de Radio Alpine
Meilleure. Comme chaque fin de mois, ces Toiles buissonnières sont disponibles à l'écoute ou en podcast sur mon site personnel.
Novembre, c'est vraiment le pire mois de l'année, enfin pour ceux qui partagent avec moi cette hémisphère de notre
planète. Changeling, le dernier film de Clint Eastwood, ne redonne pas vraiment le moral... mais au moins a-t-on la satisfaction d'en ressortir en ayant vu une œuvre
cinématographique et pas un énième produit commercial.
L'émission s'attarde donc sur ce film qui le mérite, mais aussi sur la carrière de son auteur. Au programme également,
les Stones par Scorsese avec la sortie en DVD de Shine a light et la poésie mélancolique de Wes Anderson qui nous fait traverser l'Inde À bord du Darjeeling
limited.
Et comme chaque mois, vous pouvez gagner une place de cinéma offerte par le Roc d'Embrun en découvrant un ou plusieurs
des westerns qui se cachent derrière le patchwork de bandes originales ci-dessous.
Bonne écoute et d'ici le mois prochain, n'oubliez pas de mettre des toiles devant vos yeux et des étoiles
dedans.
Dimanche 16 novembre 2008
Ça devient une habitude, une agréable habitude. Après des années passées à alterner les films d'auteurs et les films de commande, Clint
Eastwood n'a de cesse depuis cinq ans d'ajouter des œuvres majeures à sa filmographie. Changeling ne fait pas exception.
Christine Collins est mère célibataire dans le Los Angeles des années 20. En revenant de son travail un soir, elle ne retrouve plus son petit garçon de neuf ans. Après plusieurs mois de recherches,
la police lui annonce avoir retrouvé son enfant. Mais sa joie est de courte durée quand elle découvre que le marmot qu'on lui présente n'est pas son fils. Elle va alors remuer ciel et terre pour
faire admettre aux policiers leur erreur et rouvrir l'enquête.
On devine la jubilation de Clint Eastwood à la découverte de ce fait divers méconnu. Le combat de Christine Collins est de ces histoires vraies qu'on jugerait irréalistes si elles étaient écrites
par un scénariste. Mais au-delà de la caution de vérité, il y a dans le parcours de cette mère tous les ingrédients chers au réalisateur de "Impitoyable" : le combat inégal d'un individu contre un
groupe ou un système bien entendu, mais aussi le contexte, celui d'une société en perte de repères, dont les dirigeants qui sont censés la sortir du marasme l'entraînent au contraire dans le
gouffre.
C'est sans doute la plus
belle réussite du film. L'Amérique des années 20 et 30 y est dépeinte sans concession, dans toute son abjecte inhumanité. Corruption, abus de pouvoirs, arrangements avec la loi, internements
arbitraires... la police est la principale victime de ce réquisitoire. Mais la description de l'asile et des traitements réservés aux "aliénées" est tout aussi édifiant. Sans jamais renoncer à la
fluidité et au classicisme de sa mise en scène, Eastwood en offre une vision quasi documentaire qui fait froid dans le dos et rappelle le "Vol au-dessus d'un nid de coucou" de Milos Forman.
Et puis il y a l'horreur du fait divers. Une vingtaine d'enfants enlevés par un psychopathe sans que la police, trop occupée à prendre la place de la pègre locale, ne s'inquiète de quoi que ce
soit. Il faut le courage d'un enfant, et ce n'est pas anodin dans le cinéaste qui nous avait ébloui avec "Un monde parfait", pour que l'affaire soit exhumée.
Au milieu de ce maelström, Christine Collins avance, telle une Vierge rédemptrice en charge d'assainir cette société décadente. C'est le côté mystique de l'auteur qui a néanmoins le bon goût de ne
jamais alourdir ce propos. Malgré la présence aux côtés de cette mère d'un pasteur radiophonique (magistral John Malkovitch), la religion n'apparaît qu'en filigrane, par petites touches. Tout juste
Eastwood se permet-il un travelling arrière en plongée lors de la découverte des enfants.
Tout aussi fort que "Million dollar baby" et Mystic River" dans son propos, "Changeling" a la bonne idée de moins sombrer dans le pathos que le premier et d'offrir une fin plus incertaine que le
second. Grâce à un scénario qu'il a lui-même co-écrit, le réalisateur évite tous les écueils qui auraient pu plomber son film d'une morale de bon aloi. L'exécution par pendaison, par exemple, est
loin d'être propre et n'apporte aucun soulagement. Et la comptine entonnée par la condamné au moment de mourir ajoute encore au malaise.
Et si la simplicité
apparente de la mise en scène installe au début du film une certaine distance, ce n'est que pour mieux entraîner le spectateur dans le combat de cette femme blessée mais digne. À chacune des
épreuves rencontrées, à chacune des victoires remportées, on se prend à souffrir et vibrer aux côtés de cette héroïne populaire. Pour tous les sentiments qui s'en dégagent, "Changeling" est
assurément un grand film, et déjà un classique.